Louis-Marin Bonnet, Provocking Fidelity, gravure à la manière du pastel avec décor à la feuille d’or, 18e siècle.
Cette estampe rare du 18e siècle est une oeuvre de Louis-Marin Bonnet (1736-1793), célèbre pour sa maîtrise d’un procédé innovant de gravure à la manière du pastel. L’image reprend un sujet peint par Marc Antoine Parelle, mettant en scène une jeune femme gracieuse et élégante tenant dans ses bras un petit chien. Le décor raffiné, réalisé à la feuille d’or, encadre la composition d’un motif de lauriers et perles bleues, conférant à l’estampe une préciosité supplémentaire et l’allure d’un véritable bijou.
Louis-Marin Bonnet, pionnier de la gravure en couleur, a perfectionné en 1769 une technique supérieure à la gravure au crayon, imitant le rendu du pastel. Il relate cette innovation dans son traité : « Le pastel en gravure, inventé et exécuté par Louis Bonnet », où il décrit un procédé complexe et coûteux, réservé aux oeuvres de grande qualité.
Un moment de tendresse entre une maîtresse et son chien
L’image capte un instant de complicité et de tendresse entre la jeune femme et son chien, un sujet avant-gardiste pour l’époque. Si les animaux de compagnie étaient courants dans l’aristocratie du 18e siècle, leur représentation en tant que véritables compagnons affectifs est plus rare. En effet, les chiens étaient alors souvent perçus comme des objets d’apparat, prisés pour leur beauté et leur prestige social. Ils accompagnaient les femmes de la haute société, leur tenant compagnie dans leur quotidien et servant parfois d’accessoire dans les portraits.
Dans cette gravure, la femme, habillée d’une robe sombre et élégante, dont le corsage laisse apparaître la finesse du cou et des épaules, échange un regard tendre et complice avec le petit chien qu’elle tient contre elle. Ce dernier, délicatement paré d’un ruban bleu assorti au turban de sa maîtresse, adopte une posture retenue, presque rigide, en accord avec l’attitude maîtrisée de la jeune femme. Le regard tendre échangé entre eux renforce l’intimité de la scène, tandis que la délicatesse de la gestuelle, notamment la main qui soutient doucement l’animal, souligne la tendresse du lien.
Cette réserve correspond aux codes de bienséance en vigueur dans les milieux aristocratiques : les chiens devaient être bien dressés, discrets et propres, à l’image de leurs maîtres. Contrairement aux lévriers, qui symbolisaient l’amour sensuel dans l’iconographie du 18e siècle, les petits chiens comme celui représenté ici sont davantage associés à la fidélité et à l’attachement affectif.
Ici, le jeu de regards et la proximité entre la femme et l’animal traduisent une relation intime, qui dépasse la simple possession. Par son titre même, Provocking Fidelity (“fidélité provocante”), l’œuvre semble jouer sur une ambiguïté entre tendresse sincère et coquetterie légère, typique de la galanterie du 18e siècle.
Cette symbolique du chien, associée à la fidélité et à la tendresse, se retrouve également dans le portrait du petit comte de Groesbeeck (lien), visible dans le salon rouge du musée, où un jeune enfant est lui aussi représenté avec un petit chien.
Les animaux dans la société aristocratique du 18e siècle
Au 18e siècle, les animaux de compagnie étaient soigneusement sélectionnés pour leur capacité à s’adapter à la vie domestique et aux exigences de la haute société. Les petits chiens étaient particulièrement prisés car ils occupaient peu d’espace et pouvaient être facilement transportés. Leur présence dans les demeures aristocratiques témoignait du raffinement de leurs propriétaires, et leur apparence était souvent soignée avec des accessoires luxueux comme des colliers ornés d’inscriptions. Ces colliers servaient avant tout à indiquer le nom du maître, avant même de mentionner celui de l’animal.
Le ruban qui orne le cou du chien dans cette estampe illustre ce soin apporté à l’apparence des animaux, perçus comme un prolongement de l’élégance et du raffinement de leurs maîtres.
Enfin, malgré leur statut d’objets de prestige, les animaux de compagnie entretenaient une relation émotionnelle avec leurs maîtres. Il n’était pas rare, au 18e siècle, de voir des avis de recherche publiés pour retrouver un chien perdu, avec des récompenses offertes pour celui ou celle qui le rapporterait. Ces pratiques témoignent d’une forme d’attachement sincère entre l’homme et l’animal, bien que la reconnaissance légale des animaux en tant qu’êtres sensibles ne date que de 2014.
Une oeuvre d’art et de technique
À travers cette estampe, Louis-Marin Bonnet conjugue innovation technique et sensibilité artistique. La finesse du trait, le rendu soyeux des couleurs et l’usage de la feuille d’or confèrent à cette oeuvre un caractère précieux, à la hauteur du raffinement de l’époque. La scène, tout en retenue et en élégance, illustre le rapport ambigu entre l’homme et l’animal, entre objet de prestige et compagnon fidèle, entre paraître et attachement véritable.
Le soin apporté aux détails du vêtement et du décor, notamment l’harmonie de couleurs entre les accessoires de la femme et ceux de l’animal, montre une volonté de représenter un idéal de raffinement et de sociabilité galante, où l’animal devient le reflet du statut et du goût de sa maîtresse.
Cette gravure témoigne ainsi d’un changement progressif dans la perception des animaux : du simple statut d’accessoire à celui d’êtres capables d’inspirer l’affection et la tendresse, annonçant une évolution qui trouvera son apogée dans les siècles suivants.
Plus qu’un simple portrait, Provocking Fidelity révèle ainsi, avec subtilité, l’évolution du regard porté sur les animaux au 18e siècle, entre codes sociaux et tendresse sincère.
Bibliographie :
- Catsaras, M., Histoire des rapports humains-animaux dans les sociétés occidentales, vol. 1, Alfort, Bulletins de la société française d’histoire de la médecine et des sciences vétérinaires, 2002.
- Duran, P. (éd.), L’homme, l’animal domestique et l’environnement du Moyen Âge au XVIIIe siècle, n° 19 Nantes, Université de Nantes, 1992.
- Förstel, J., et Plouvier, M., L’animal : un sujet de loisirs, Paris, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2022.
- Impelluso, L., Comment regarder la nature et ses symboles, Paris, 2004.
Aurélien Vernimmen et Lorena Brevetti




